Laboratoire de création au cœur de la médiathèque

Cet article vise à présenter le contexte d’intégration, ainsi que les modalités de mise en place, d'un espace dédié aux usages créatifs à la médiathèque de Fontenay-Sous-Bois.

  I.        Origines du projet

La médiathèque Louis Aragon fêtait ses 30 ans au printemps 2016. De sa création à cette date anniversaire, une (r)évolution des usages a bousculé la profession. À Fontenay, comme dans beaucoup d’autres villes, la médiathèque est devenue un laboratoire de l’expression citoyenne, artistique, écologique : la fameuse bibliothèque troisième lieu, point de jonction des politiques culturelles et sociales.[1]

L’apparition des fablab (issus des cultures web et hackers) dans le courant des années 2000, dessinait un autre profil de laboratoire. Portant l’ambition d’une réappropriation des moyens de production, ce mouvement allait essaimer et infuser l’esprit de certaines de ces “nouvelles” médiathèques. Les valeurs du partage, appuyés sur la défense des biens communs (et le mouvement historique du logiciel libre) ainsi que l’héritage anarcho-punk du D.I.Y, posaient des principes forts pour la structuration d’espaces d’un nouveau type.

La volonté d’implanter un atelier dans la médiathèque de Fontenay s’est inscrite dans le sillage de ces mouvements et la nécessité de porter un nouveau projet de service. Il s'agissait de remettre à plat nos pratiques. Mais aussi, dans un paysage saturé de rayonnages de 2 mètres de haut et dans un contexte de baisse de la fréquentation, de repenser l’espace pour le confronter à la réalité des usages.

Objectif principal : métamorphoser un lieu pensé pour accueillir des collections en un lieu de vie et de pratiques plurielles.

 

[1] BBF- MAthilde Servet -Les Bibliothèques troisième lieu (Une nouvelle génération d’établissements culturels) : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-04-0057-001

   II.        Un atelier au cœur des collections

La décision d’implanter un atelier à la médiathèque ne s’est pas prise du jour au lendemain. C’est progressivement, au fil des expérimentations, en observant la vie de notre service, et attentifs à l’émergence de nouveaux lieux un peu partout ailleurs, que l’idée a mûri. Elle s’est imposée en trois temps.

A) L’EPN devient fabrique du numérique

En 2015, l’EPN de la médiathèque faisait sa mue pour devenir “Fabrique du numérique”. Ce nouveau nom permettait de symboliser une approche actualisée de l’activité, avec de nouveaux types de projets portés auprès des habitants. Cet intitulé permit de mettre en avant la notion de “Faire” (faire ensemble, apprendre en faisant) qui, dans l’imaginaire commun, n’avait que peu de rapport avec l’univers des médiathèques.

C’est ainsi que de nombreuses actions de médiation ont commencé à cohabiter avec les usages traditionnels de l’EPN : Stages de création numérique, ateliers d’écriture, bidouille électronique, repair café, rencontres, projections de films sous licence libre, etc.

L’idée n’était pas de remplacer le public de l’EPN par celui de la Fabrique, mais de permettre aux usages de basculer : de l’appréhension des outils en tant que “consommateur” ignorant leur fonctionnement “profond” et leurs enjeux (données personnelles, code, propriété intellectuelle) au statut de commentateur, de contributeur puis de créateur[1].

En termes d'investissements, cette “version numérique” de l’Atelier, ne représentait pas un gros budget : utilisation de logiciels libres ou open source, emprunt de matériel auprès de la DSI, appel au don et au recyclage, participation aux fabriques Eûreka pilotés par le Val-de-Marne pour des formations et prêt de matériel, utilisation de ressources en ligne[2]. Une configuration minimale qui nous a permis de porter plusieurs projets ambitieux.

 

[1] Pour une déclinaison plus subtile de cette bascule des usages, voir Benjamin Bayard, “Comprendre un monde qui change : Internet et ses enjeux” (29min50): https://youtu.be/yBmz29_5ffA 

[2] Le site www.linuxgraphic.org fut à ce titre une mine pour les projets créatifs.

B) Un projet de service

En 2015, une personne sur deux entrant à la médiathèque n’y venait plus pour emprunter. Travailler, se former, jouer, créer, découvrir, étaient devenus des usages légitimes du lieu. Le bâtiment vieillissant, les espaces peu adaptés à leur utilisation réelle, l’évolution des usages, des outils et de l’offre, nécessitèrent l’écriture d’un projet de service actualisé. Il fut travaillé collectivement, avec l’appui des équipes de la DSI et d’une AMO, durant près de deux ans et permit, entre autre, de formaliser les objectifs du futur atelier. Tout d’abord dans l’optique d’une rénovation de la médiathèque. Puis, sur décision politique, dans la perspective d’une reconstruction à l’horizon 2022.

A travers cet atelier, l’équipe ne souhaitait pas porter l’idée d’un “nouvel espace numérique”. Les projets réalisés les années précédentes nous avaient convaincus de ne plus envisager le numérique comme une fin en soi mais comme un moyen. L’ATELIER a donc été imaginé comme un espace qui permettrait de brasser les cultures, les outils et les techniques dans une double perspective :

  • Organiser l’éveil aux techniques plurielles de création à travers des outils et la transmission de savoirs faire. Ces techniques de création étant relatives aux collections que nous pouvions par ailleurs proposer.
  • Permettre de porter des projets créatifs aboutis en ouvrant cet espace aux habitants et aux artistes pour mettre à leur disposition des outils de qualité professionnelle.
●     Savoir se situer

En parallèle, la ville portait la volonté de mettre en place un tiers lieu municipal orienté fabrication numérique.

Cet espace, LA FORGE, dont il fut un temps question qu’il intègre la médiathèque, a finalement pris racine dans un bâtiment dédié.

Une triple problématique se présentait à présent pour l’équipe de la médiathèque :

  • Évaluer la pertinence d’un Atelier en regard de ce nouveau projet.
  • Convaincre le politique de la nécessité d’un atelier implanté dans la médiathèque.
  • Trouver des points de convergence, de complémentarité mais aussi des spécificités à ces deux espaces.

Un dialogue a donc été mis en place avec l’équipe de LA FORGE. Cet échange a permis de clarifier les domaines d’intervention de chaque structure. La question des horaires, des tarifs, de l’inscription, du niveau d’expertise, la typologie des outils proposés ainsi que les passerelles à créer, furent les points principalement envisagés. Si l’esprit “Maker” participait bien de chaque projet, des partis pris et axes forts les rendaient cependant distincts.

●     Oralité, Musique, Images et arts graphiques, citoyenneté

Pour diverses raisons liées à la politique culturelle de la ville, à l’histoire de la médiathèque, à sa politique documentaire, ainsi qu’à son activité récente, ces axes ont structuré l’écriture du projet de service.

C’est tout naturellement que le matériel envisagé pour L’Atelier fut choisi pour alimenter 3 stations de travail :

  1. Une station dédiée au son et à la musique assistée par ordinateur
  2. Une station dédiée à la vidéo et à la photographie
  3. Une station dédiée au graphisme et à la modélisation
●     Un espace d’éveil aux cultures et aux pratiques

En nous orientant sur des missions d’éveil aux cultures plurielles et de sensibilisation aux pratiques développées sur la ville (et au-delà), nous avons pu nous positionner et renforcer la cohérence de notre projet. Le rapport avec le fablab municipal devait être du même ordre que celui envisagé avec l’école d’arts ou le conservatoire de musique. La médiathèque jouant ainsi un rôle passerelle, permettant une première approche d’univers éclectiques. Sa fréquentation, sa gratuité et sa liberté d’accès lui permettant de jouer ce rôle pleinement.

En choisissant de défendre l’intégration d’un lieu de ressources dédié aux projets créatifs, la médiathèque s’est cependant heurtée à quelques incompréhensions légitimes en regard du projet FABLAB. LA FORGE proposait un espace essentiellement orienté fabrication numérique. En revanche, aucune structure sur la ville ne permettait à des porteurs de projets créatifs d’accéder à des ressources professionnelles pour les mener à bien. La médiathèque a ainsi pu défendre l’intégration de cet ATELIER avec trois arguments forts :

  • Donner gratuitement accès à un espace doté d’outils coûteux permettait de favoriser et d’encourager les projets créatifs sur la ville. (des outils “ordinaires” équipés de logiciels libres n’auraient pas permis de “lisser” les inégalités d’équipement au sein de la population)
  • En investissant dans un tel équipement, la ville se dotait d’un studio de création autonome pour mener à bien toutes sortes de projets créatifs à moindre coût.
  • Un financement important fut attribué sous forme de dotations par la DRAC et la région pour l’ensemble du projet, à hauteur de 80 % pour la partie numérique.

C) Sortir du ghetto numérique : La Fabrique devient Atelier

Une fois L’ATELIER validé et financé, nous ne pouvions en reporter la mise en place à échéance de la reconstruction. Ce nouvel espace faisant figure de pivot pour bien des points du projet de service, il était nécessaire de l’adapter aux locaux. Nous avons donc décidé de nous lancer, encouragés par la DRAC à expérimenter sans plus attendre. Tout d’abord avec le bagage d’activités numériques que nous étions en mesure de proposer. Puis, progressivement, par la constitution d’un groupe de réflexion issu des divers secteurs de la médiathèque.

Il fallait trouver une solution temporaire pour implanter cet espace. L'EPN tel qu’il se présentait ne correspondait plus aux besoins. La concentration de postes informatiques le rendait peu attrayant. La cohabitation des usages devenait difficile à tenir (tension entre ateliers et consultation libre d’internet). Le choix fut pris de disséminer les postes informatiques d’accès libre dans la médiathèque pour y implanter l’Atelier. Pour maintenir la continuité des ateliers d’initiation et de découverte numérique, des outils supplémentaires furent intégrés à l’équipement pour leur mobilité ou leur possibilité d’hybridation avec l’environnement non numérique : tablettes, pc portables, cartes programmables.

Les tablettes nous ont permis d’activer une offre d’animation en dehors de l’Atelier avec notamment la proposition d’un temps de médiation ludique et familial dans l’espace jeunesse (Samedis appliqués). Les pc portables ont été privilégiés pour l’animation des ateliers d’initiation numérique. Les cartes programmables sont de formidables outils pour expérimenter des projets d’hybridation des cultures tout en rendant la présence du numérique quasi invisible. Des dispositifs de valorisation ou de médiation ont aussi été expérimentés à travers Arduino et Makey Makey essentiellement.

Vie et perspectives de l’atelier

Depuis qu’il a ouvert ses portes en octobre 2018, L’ATELIER propose 7 rendez-vous par semaine dont 4 exclusivement dédiés aux pratiques créatives, ainsi que des stages lors des vacances scolaires. Le succès est au rendez-vous avec une forte présence du public jeunesse (5-12 ans) et un public ado-adulte de plus en plus curieux et présent. L’inauguration fut d’ailleurs l’un des temps forts de l’année avec un record de plus de 1000 personnes ce jour-là à la médiathèque (contre 700-800 personnes en moyenne).

Au quotidien, l’Atelier est animé par trois médiateurs et médiatrices du numériques, une chargée d’oralité ainsi que plusieurs bibliothécaires. Il accueille également des intervenants, issus de l’illustration, des arts plastiques et des associations de la ville. Deux demi-journées par semaine permettent aux porteurs de projets d'accéder à l’espace et à ses outils. Cet axe est l’objectif majeur à atteindre pour l’année scolaire à venir : communiquer autour de ce nouveau service pour mieux identifier le lieu ressources, rencontrer les porteurs de projets, valoriser leurs créations. Un projet d’exposition photographique porté par une association de la ville inaugurera ce cycle dès le mois de septembre 2019.

Les trois années qui nous séparent de l’ouverture de la future médiathèque et de son ATELIER élargi seront l’occasion d'envisager diverses formules et organisations de travail autour de ce service. De l’accès encadré à l’accès en autonomie, en passant par la formation, l’accompagnement et le transfert de compétences, la documentation des projets, beaucoup de nouvelles pratiques professionnelles sont à développer d’ici là.

Cette première année de vie de L’ATELIER nous confirme que cette proposition répond à une réelle attente sur la ville. Si le service n’en est qu’à sa phase expérimentale, il porte en lui de belles perspectives et de potentiels projets ambitieux. Il est à présent nécessaire  de co-construire avec les habitants l’animation de ce lieu et les fondations de son intégration dans la future médiathèque.