« Quand est-on vraiment soi-même ? » #4

Pour achever, en quelque sorte, nos réflexions sur ce thème inépuisable de Quand est-on vraiment soi-même, je vous propose de nous intéresser maintenant à la pensée de Socrate, et à sa fameuse citation « Connais-toi toi-même ».

 

(En cas de bug de lecture audio, privilégiez le navigateur Firefox)

 

Connais-toi toi-même 

Cette formule ornait déjà le fronton du temple d’Appolon, à Delphes (sanctuaire grec) au IVème siècle avant J-C. A cette époque, qui ignorait tout de l’introspection, elle résonnait d’abord comme une exhortation à davantage de sagesse et d’humilité : prends conscience de ton humanité, ne cherche pas à rivaliser avec les dieux. Sache que tu es mortel, et non divin.

Mais Socrate va donner une toute autre signification à ce précepte : « sache qu’il y a en toi un principe d’excellence qui doit guider tes actions : la raison ».

C’est une des maximes fondatrices de la philosophie, qui signifie que la raison est le guide universellement bon de l’action pour l’être humain.

Pourquoi ?

Pour être quelqu’un de bien, au double sens de faire le bien et d’être heureux, car l’un ne va pas sans l’autre.

Pour Socrate, se connaître soi-même, c’est savoir donner le meilleur de nous-même. Ça veut dire, gagner par la raison et l’intelligence en toute situation. Il s’agit donc d’être conscient de ce qu’on fait et des raisons pour lesquelles on le fait. Cela place évidemment l’être humain au centre de sa vie et en responsabilité de faire les choix qui lui correspondent.

Qui est concerné ?

Tout le monde ! Socrate était connu pour être un philosophe de la rue. Il passait son temps à haranguer les passants pour leur demander ce qu’est le bonheur et comment chacun prend sa décision dans la vie. Pour le philosophe, le simple fait de s’interroger sur ce qui est bon pour soi - de la plus basique interrogation de pourquoi mettre ce jean plutôt que cet autre, à la plus complexe de pourquoi consacrer sa vie à tel métier par exemple, est le premier pas pour nous rendre meilleur.

En résumé, on pourrait dire que cette fameuse phrase nous invite, grâce à notre raison, à savoir qui on est, afin de mener la meilleure vie possible, une « vie bonne ». C’est en se connaissant, en cherchant en lui-même, que l’homme peut trouver la sagesse.

La philosophie de Socrate rayonne encore aujourd’hui. Même les philosophes les plus éloignés de ces principes en ont discuté et débattu, tels Nietzsche ou Kierkegaard.

 Anagoor Socrate il Sopravvissuto photo Giulio Favotto 1030x651

 

Deux questions essentielles sont posées par Socrate

Connais-toi toi-même : pour y trouver quoi ? Par quel moyen ?

 

Socrate et la connaissance 

Le quoi, d’abord. En effet, cette invitation à l’introspection doit être reliée à la théorie platonicienne de la réminiscence. Chacun, nous dit Socrate, dispose du savoir en lui-même, il suffit de se le rappeler. La connaissance est immanente à l’homme, et non extérieure. La sagesse consisterait à apprendre à se ressouvenir.

Socrate et la maïeutique comme voie d’accès à la connaissance

Le comment, ensuite. Cette connaissance de soi-même ne peut se faire que grâce à la maïeutique, c’est-à-dire le dialogue entre l’âme et elle-même, ou bien entre un élève et son maître. Socrate se présente ainsi souvent, dans son rôle de questionneur, comme un accoucheur d’âme. Le philosophe questionne parce qu’il ne sait rien, sait qu’il ne sait rien, il n’a rien à apprendre, mais il peut aider ses disciples à découvrir les vérités qui sont en eux.

Mon art de maïeutique a les mêmes attributions générales que celui des sages-femmes. La différence est qu’il délivre les hommes et non les femmes et que c’est les âmes qu’il surveille en leur travail d’enfantement, non point les corps.

Sans ce travail sur soi-même, la vie ne vaut rien selon Socrate :

Une vie sans examen ne vaut d’être vécue »
Les gens qu’on interroge, pourvu qu’on les interroge bien, trouvent d’eux-mêmes les bonnes réponses”

 

La tradition philosophique occidentale est profondément redevable à Socrate. La question “comment vivre ?” a justement été appelée “la question socratique”.

On peut cependant émettre certaines critiques sur la pensée de ce philosophe, et notamment qu’il semble ignorer ou du moins sous-estimer largement l’importance de l’émotionnel, du désir, de la volonté au sein de la nature humaine, car peut-être est-il trop préoccupé par la dimension intellectuelle de l’être humain.

Pour conclure, nous pourrions dire que nous vivons dans une société si individualiste, que tout ce qui sera fait pour convaincre les êtres humains, que la vérité envers soi, et la vérité envers les autres, sont indissociables, paraît aller dans le bon sens. L’idéal de la maîtrise totale sur nos vies est une illusion et conduit fatalement aux impasses existentielles dans lesquelles nous nous débattons, à une anxiété grandissante, à une insatisfaction chronique, et finalement au désespoir. Peut-être gagnerions-nous à revenir à une conception de « l’être soi-même » qui laisse une part essentielle à ce qui ne peut être construit, décidé, planifié, contrôlé. Ainsi la justesse, au sens musical de ce qui sonne juste, dans nos vies, pourrait nous advenir si nous nous débarrassions du projet d’être absolument authentique. Lâcher, avec ce projet du « véritable soi », pour lui laisser la chance de ce construire, un peu en-dehors de nous, dans une sorte de confiance tranquille.

Socrate, qui n’a jamais flatté les puissants, qui n’a tenté à aucun moment d’accéder au pouvoir ou de faire fortune, a vécu dans cette forme de nonchalance, pleine de vertu et de recherche de vérité et a appliqué ses principes à sa vie personnelle.

 

Biographie de Socrate

De sa biographie, on peut retenir qu’il est né en Attique en -470 et qu’il est mort à Athènes en -399, suite à sa condamnation à boire la ciguë. Son père était sculpteur et sa mère sage-femme. Il n’a rien écrit, ses pensées nous ont été retransmises par son élève Platon. On représente toujours Socrate en train de discuter, vêtu d’un manteau grossier, parcourant les rues pieds nus. De son physique, on sait qu’il était extrêmement robuste et laid. Comparé aux sophistes, généralement riches, ou aux sages classiques, qui occupaient souvent des fonctions importantes dans la Cité, Socrate apparaît comme un marginal, sans fonction ni attraits extérieurs.

 

La philosophie de Socrate

Socrate se rencontrait partout où se massaient les citoyens, se présentant comme celui “qui ne sait rien”, interrogeant les gens sur ce qu’ils croyaient savoir et détruisant leurs illusions et fausses connaissances, les poussant à penser par eux-mêmes. Par exemple, il démontrera au héros Lachès qu’il ignore ce qu’est le courage ou aux hommes politiques qu’ils méconnaissent l’essence du politique. On parle ainsi de l’ironie socratique, dans la mesure où Socrate cherche à éveiller, ou accoucher les âmes comme il l’affirme lui-même.

Mais son enseignement sera condamné par ses contemporains, lesquels le jugeront et le pousseront à boire la ciguë, un poison mortel. Mais dans cette épreuve (dont Platon témoigne dans L’apologie de Socrate), le philosophe accepte sa condamnation, continue à discuter et meurt dans la sérénité. Cette mort, exemplaire, fera dire à Hegel que Socrate est un “héros de l’humanité”.

 

Lecture d’extraits de textes de Platon

Je vous laisse aller écouter l’enregistrement quand vous le souhaitez. Ce sont des dialogues entre Socrate et diverses personnes.

 

Pour aller plus loin, quelques propositions de lecture

La république (Platon)

Le banquet (Platon)

L’apologie de Socrate (Platon)

 

 

 Retrouvez-nous sur l'audioblog "de la philo dans les oreilles"

 

 

 

Références

OPAC Recherche Simple

 

Crédits : CC BY NC

Lecture : Stéphanie Marchais

Visuels :

- Nasa, Glen research center, public domain

- Giulo Favotto