« Quand est-on vraiment soi-même ? » #3

Toujours dans notre thème « Quand est-on vraiment soi-même ? », je vous propose de nous intéresser maintenant à la philosophie Sartrienne, et notamment à la question de l’intersubjectivité, c’est à dire au rapport à autrui, l’autre « ce moi qui n’est pas moi », et qui est au coeur de la pensée de Jean-Paul Sartre.

 

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Le philosophe pose en effet les questions suivantes : l’autre est-il synonyme de liberté ? Puis-je exister sans autrui ? Quels peuvent être la nature de mes rapports à l’autre ?

 

Chez Sartre, l’intersubjectivité - ce qui se produit entre deux personnes, deux sujets humains, passe par le corps :

Nous sommes nous-même, en fonction du regard d’autrui : pour résumer, nous nous définissons en tant qu’individu et nous comportons en fonction de la façon dont les autres nous perçoivent et nous collent une sorte d’étiquette.

 

Autrui nous renvoie, en quelque sorte, à l’image de nous-même, ce qui nous pousse à agir en fonction de la façon dont nous pensons que les autres souhaiteraient nous voir. Nous pensons donc être figés dans cette image étriquée, cette étiquette. Or, la prise de conscience de cette image fausse, nous pousse à vouloir nous en débarrasser et à agir pour sortir de cette condition qui nous enferme.  Nous sommes donc vraiment nous-même à partir du moment où nous prenons conscience de notre liberté d’agir et à l’instant où nous mettons tout en place pour sortir de cet enfermement.

 

Un exemple qui pourrait illustrer cette problématique est celui de la honte : la honte renvoie à soi et est conscience de nous-même. Ainsi, nous imaginons que quelqu’un nous épie par le trou de la serrure, et cela nous transforme, d’une certaine manière, en objet pour autrui. Nous nous ajustons donc en fonction du regard et du jugement que les autres portent sur nous. Ainsi, la honte nous empêcherait d’être nous-même. Cependant, le sentiment de notre liberté nous permet de mettre de côté cette peur du regard d’autrui et nous amène à la dépasser : nous devenons ainsi nous-mêmes en choisissant qui nous voulons être et en nous libérant de ces jugements qui nous figent et réduisent nos identités.

La honte est honte devant quelqu’un … Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui” (L’Etre et le Néant)

Sartre distingue « l’en-soi » du « pour-soi » : l’en-soi est ce qui là avec des caractéristiques immuables, permanentes (tout objet matériel : une chaise, une table par exemple) et le « pour-soi » est la façon dont nous existons, non par des caractéristiques essentielles mais existentielles. Nous nous définissons, non par des caractéristiques essentielles immuables comme les objets matériels, mais par tout notre vécu. C’est ce qui fait dire à Jean-Paul Sartre que « L’existence précède l’essence ».

 

Autrui et le regard

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Le premier scandale que constitue l’existence d’autrui pour la conscience est qu’on rencontre autrui, donc qu’on ne le constitue pas. Le deuxième scandale : autrui me fige, il est celui qui me regarde, qui me rend objet :

J’ai un dehors, j’ai une nature; ma chute originelle, c’est l’existence de l’autre” (L’Etre et le Néant).

Dans Huis Clos, pièce de théâtre écrite en 1943, on retrouve le thème sartrien de la chosification : l’autre, par son regard, me donne un dehors, m’emprisonne dans une essence (l’étiquette de « lâche » (Garcin), de « lesbienne » (Inès), ou de « mondaine » (Estelle), bref il fait de moi un objet. Ces trois personnages sont ensemble, éternellement, et pour le pire, d’où la phrase célèbre « L’enfer c’est les autres ».

 

Autrui peut tenter de m’objectiver, mais ne peut me voler ma liberté.

L’angoisse que nous ressentons lorsque nous sommes confrontés à l’univers immense et sans signification est quelque chose que Sartre appelle «nausée». Pour combattre cette « nausée », l’homme peut utiliser sa liberté – liberté de pensée, de choix et d’action. Mais une fois que l’homme a choisi, pas de retour en arrière possible : chaque choix laisse une empreinte. Huis Clos invite ainsi plus, à faire quelque chose de sa vie qu’à la subir.

 

Relations à l’autre

Deux modes de relations à autrui sont possibles :

- soit je cherche à utiliser autrui comme sujet pour construire mon être, soit je cherche à détruire autrui comme liberté.

Dans le premier cas, je m’adresse à autrui en tant qu’il est un sujet : je cherche à le séduire, à obtenir de lui qu’il me veuille librement comme limitation de sa propre liberté; je cherche à me faire aimer de lui; s’il m’aime, il va me fonder comme une sorte d’absolu, me donner une légitimité, en quelque sorte.

Dans le second cas, autrui est objet : je cherche à le saisir, à l’emprisonner dans sa facticité (Sartre applique à l’existence non nécessaire le terme de facticité : elle désigne le fait que les choses sont là, comme elles sont, sans nécessité et sans raison), dans son corps.

Dans les deux cas, je cherche à me désaliéner, me séparer de cet autre et recouvrer ma pleine liberté. Autrui doit être vaincu.

Autrui comme sujet

Dans l’amour, par exemple, on cherche à être l’élu : de cette façon on a le sentiment d’exister pleinement. Mais l’amour doit être réciproque. Cependant, une fois que je suis aimé, autrui m’éprouve à nouveau comme subjectivité. L’amour est donc une passion inutile, selon Sartre, car c’est nécessairement un échec.

Le masochisme est une autre forme de tentative de sujétion d’autrui. Le masochisme désigne la volonté de s’en remettre à autrui pour me faire exister, de se rendre dépendant, comme un objet, de l’autre. Mais là aussi, c’est un échec inéluctable car si je peux devenir objet pour autrui, je ne peux jamais l’être pour moi-même, je reste un sujet.

 

Autrui comme objet

Dans le second cas, l’homme cherche à s’approprier autrui et sa liberté, d’en faire un objet.

L’indifférence, notamment renvoie à l’attitude de celui qui agit comme s’il était seul au monde. La conscience traite alors autrui comme n’existant qu’à peine, comme un moyen. Mais là aussi, l’absence du regard d’autrui renvoie de manière encore plus radicale la conscience à sa solitude, donc à son angoisse. L’indifférent est au dernier stade de l’objectivation , le fait de considérer l’autre comme un objet, puisqu’il est vu sans avoir conscience qu’il est vu. Il s’offre donc à autrui sans avoir de prise, de revanche sur lui.

Le désir sexuel est la deuxième attitude pour tenter de considérer autrui comme un objet. C’est une conduite qui cherche à fixer le corps d’autrui, à le posséder comme un objet. Seulement le désir est un échec car son but, le plaisir, renvoie chacun à lui-même et une certaine forme de solitude.

Les consciences et le conflit :

Il y a nécessairement conflit, dit Sartre, car l’autre devient autre quand sa volonté, sa liberté, s’oppose à la mienne. Et c’est insupportable.

Sartre et la liberté

La philosophie existentialiste est une philosophie humaniste, qui place la liberté humaine au-dessus de tout. Même si on peut émettre la critique que l’existentialisme tend à l’individualisme, Sartre pense que l’homme est créateur de ses propres valeurs. Exister, dans la pensée de ce philosophe, signifie se projeter hors de soi, l’homme existe en ce qu’il n’est rien de défini, il devient ce qu’il a décidé d’être, il crée son existence en se choisissant. Pour lui, le sens de l’homme est de créer du nouveau, de « modifier la figure du monde ».

Le philosophe considère que ce qui donne un sens à l’existence, c’est le projet que nous nous donnons. « Etre, c’est être « en projet ». Il y a là peut-être un volontarisme extrême, et une illusion de penser qu’on peut s’emparer de son existence pour en décider totalement. Pour lui, non seulement nous nous choisissons complètement, mais de plus nous choisissons les valeurs à partir desquelles nous nous choisissons. Point de vue intéressante, certes, mais l’idéal de la maîtrise totale de nos vies sonne comme une folle chimère…

Biographie

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Jean-Paul Sartre est né en 1905 à Paris. Après une enfance marquée par la mort prématurée de son père, le rôle important joué par son grand-père, et une expérience malheureuse de l’école primaire (qu’il relatera dans Les Mots), Sartre effectue ses études secondaires au prestigieux Lycée Henri IV. Après deux ans de classes préparatoires, il rentre à l’Ecole Normale Supérieure (de 1924 à 1929), où il côtoie notamment Raymond Aron, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty. Il obtient, à la seconde tentative le concours de l’Agrégation (finissant deuxième, derrière une certaine Simone de Beauvoir) et devient alors professeur de philosophie dans un lycée du Havre, puis à l’Institut français de Berlin où il découvre la phénoménologie. Cette révélation lui permet d’écrire trois premiers ouvrages : la transcendance de l’ego (1933), l’Imaginaire (1936) puis Théorie des émotions (1938).

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Sartre est enrôlé en tant que météorologue dès 1939 puis est capturé en 1940 : il passera 9 mois en Allemagne en tant que prisonnier de guerre. En 1941, il est libéré et devient professeur au Lycée Pasteur jusqu’à à la fin de la guerre. Il travaille alors sur des pièces de théâtre engagé (Les mouches, Huis Clos, Les Mains Sales, …), lesquelles sont jouées clandestinement, mais surtout publie son ouvrage majeur, l’Etre et le Néant, ouvrage dont il donnera une célèbre conférence, afin de se rapprocher des communistes.

Sartre produit aussi une abondante oeuvre littéraire, dont La nausée, les Chemins de la Liberté notamment.

Politiquement, le philosophe est proche des communistes et a fait la promotion des idées marxistes (Critique de la Raison Dialectique), il s’oppose sans relâche au Général de Gaulle, notamment sur la guerre d’Algérie. Sa célébrité l’amène à recevoir le prix Nobel de littérature, qu’il refuse. Pendant la révolte étudiante de Mai 68, Sartre tente de guider le mouvement, sans grand succès.

Il meurt en 1980 d’un oedème pulmonaire. Il est enterré au Cimetière Montparnasse.

Sa vie personnelle fut marquée par la présence continue de Simone de Beauvoir, avec laquelle il entretint une relation d’amour libre et le refus de posséder quoi que ce soit.

 

Sa pensée philosophique :

 

Jean-Paul Sartre a inventé une conception radicale de la liberté. L’homme n’est rien, il s’invente face au monde et face aux autres. Contrairement aux choses qui ont une fonction déterminée, l’homme ne sert à rien, il définit lui-même les buts qu’il veut poursuivre. Dans l’univers sartrien, Dieu n’existe donc pas.

Quelques citations

“L’homme est condamné à être libre ».

 

“L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait”

 

“Agir, c’est modifier la figure du monde”

 

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Lectures

L’existentialisme est un humanisme.

L’Etre et le Néant.

 

Références

OPAC Recherche Simple

 

Crédits : CC BY NC

Lecture : Stéphanie Marchais

Visuels :

- Nasa, Glen research center, public domain

- Jean Genet "Un chant d'amour"

- Jean-Paul Sartre dans les dunes de Nida en 1965 © Antanas Sutkus