« Quand est-on vraiment soi-même ? »

Il existe bien sûr de multiples chemins qui mènent à soi, dans l’ouverture à autrui, ou la solitude, l’action ou la contemplation.

Dans un premier temps, nous allons nous pencher sur l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, philosophe du 18ème siècle et véritable artisan d’une révolution de l’authenticité. Nous examinerons sur quels fondements sa pensée est articulée et je lirai des extraits des « Rêveries du promeneur solitaire », dix promenades écrites  entre 1776 et 1778, à la fin de sa vie.

 

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Qu’est-ce qu’être soi ?

Etre soi-même, ça semble plutôt simple. La démarche consisterait à ne pas mentir, ni à soi ni aux autres, à se montrer la ou le plus « naturel.lle » possible, sans artifices, à être au plus proche de ses émotions et de ses pensées, sans chercher à les étouffer. Quitte à se montrer sous un jour pas très avantageux, colérique, radin, ignorant, malhonnête, paresseux, etc.

Mais quand nous nous savons regardés, il est fréquent de se composer un visage de circonstance. Comme l’écrit La Rochefoucauld dans ses Maximes (1665) « rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de paraître ».

Vis à vis de nous-mêmes, nous jonglons avec nos défauts et composons souvent un soi avantageux, même lorsque nous sommes seuls. Et dans les moments où nous sommes totalement relâchés, affalés par exemple devant la télévision avec une tablette de chocolat, nous sommes plutôt hors de nous, et même nulle part. Et puis il est impossible de définir un « soi-même » auquel on tenterait ensuite de correspondre, de façon artificielle. De même qu’il est tout aussi illusoire de viser un soi de manière volontariste, car ce soi demeure imaginaire, inatteignable. Alors ? Faut-il accepter le mouvement perpétuel et abandonner définitivement l’espoir d’être pleinement soi ?

Chacun de nous a pourtant déjà fait l’expérience, à divers moments de sa vie, d’être pleinement soi, en tout cas d’en avoir l’intuition. Cette sensation est souvent concrète.  Il ne s’agit pas de la découverte d’une vérité intellectuelle mais d’avoir accès à une expérience très intime, privée, celle de l’adéquation à soi. On pourrait rapprocher cette évidence de soi de l’expérience esthétique par exemple, quand on est subjugué par le beau sans pouvoir l’expliquer ou l’analyser. Mais la beauté est hors de soi, alors qu’être soi-même concerne notre être intérieur.

Comment faire pour atteindre cet état, d’être qui on doit être ?

On peut tenter d’identifier des moments propices dans sa journée quotidienne, pour devenir ou redevenir soi-même. Cela peut être au travail, même si le cadre professionnel nous enjoint plutôt à tenir les rôles que l’on attend de nous, ou dans les transports, la rue, quand nous laissons notre pensée vagabonder et se développer librement, de façon parfois étonnante. L’endroit le plus approprié semble être à la maison aussi, avec nos proches, cependant, même dans cet espace très personnel il peut être plus complexe qu’il n’y paraît, de coïncider totalement avec nous-mêmes.

Il est aussi possible de tenter de connaître le domaine au sein duquel on peut découvrir cette adéquation avec soi, ainsi quatre directions fondamentales se dégagent :

  • l’attitude de se retrouver, dans la solitude et l’activité, comme un sculpteur de soi. A l’image d’un penseur stoïcien de l’Antiquité, (Sénèque, Epictète ou Marc-Aurèle, pour ne citer que les plus connus) qui ne veut pas faire dépendre son moi de l’opinion ou de l’existence des autres, et qui considère qu’on devient soi-même par la volonté et l’effort : décider de se perfectionner dans une discipline, s’améliorer, penser par soi-même, sont des moments essentiels pour se retrouver. Et peu à peu se tenir à l’écart de la comédie sociale pour tenter d’exister par soi-même.
  • Toujours dans la solitude, mais passive cette fois, on peut être ce promeneur solitaire dans la nature, comme Rousseau, s’ouvrir à toutes les perceptions, avant que le moment de grâce ne vienne. Ou être soi-même au repos, dans sa routine quotidienne de gestes auxquels on ne pense plus, comme faire la vaisselle par exemple, ou ranger la maison, lorsque les mécaniques répétitives laissent l’esprit s’envoler. La  méditation, la spiritualité, la retraite religieuse, s’inscrivent dans cette même démarche.
  • Si on se place du côté de l’ouverture à autrui, il y a aussi deux façons de se retrouver soi-même : dans l’action engagée par exemple, avec et pour les autres. Jean-Paul Sartre croyait à cette forme d’évidence à soi dans l’action, cette construction de soi et des autres par la relation, à condition de mettre un peu son égo de côté. Se réaliser dans l’oeuvre collective, le projet commun, que ce soit au travail, dans la création artistique, au sein d’une association.
  • Enfin, être en présence des autres dans l’abandon, nous invite dans la sphère intime familiale, amicale, amoureuse. Avec ses proches on se laisse aller à ses émotions, à cesser le contrôle, à discuter sans rien entreprendre.

Et à travers la relation érotique, nous dit Emmanuel Lévinas, la nudité, le don de soi, la caresse, sans possession ou fusion, s’ouvre un champ éthique essentiel.

Quand est-on soi-même finalement ?

Certainement lorsqu’on ressent une puissance qui nous est propre et nous pousse à agir en cohérence. Mais c’est à chacun de trouver sa voie.

Présentation de l’auteur

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Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778) accorde autant de place dans son œuvre à la réflexion politique (Du contrat social, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes), qu’à l’introspection autobiographique (Les Confessions, Les Rêveries du promeneur solitaire). Comment régler la vie en société, à l’échelle des peuples et au niveau individuel, sans perdre de vue qui l’on est : telle est la question qui anime l’un des philosophes les plus emblématiques des Lumières. La solitude dont il souffre à la fin de sa vie atteste de toute la difficulté de la tâche.

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Sur le texte

Les dix promenades qui composent les Rêveries ont été écrites entre 1776 et 1778, à partir de notes que Rousseau prenait au dos de cartes à jouer. Flâneries poétiques en prose, elles sont la dernière œuvre d’un homme qui a le sentiment de ne pas avoir été compris. Après Les Confessions, première entreprise autobiographique d’envergure, il s’agit de tenter une dernière fois de mettre à nu son cœur: à destination du lecteur mais aussi de soi-même.

Ecrire reste l’ultime moyen de chercher, de trouver peut-être, un sens aux maux qui accablent le philosophe.

Vivre en société, pense Jean-Jacques Rousseau, c’est cultiver la mesquinerie, l’envie, la jalousie, dont il croit avoir été souvent victime. C’est pourquoi il décide de consacrer les deux dernières années de sa vie à l’écriture de ses « rêveries », loin des hommes qui l’ont blessé. « Tout ce qui m’est extérieur m’est étranger désormais » affirme-t-il, après avoir lyriquement affiché sa solitude en préambule. Pour se retrouver lui-même, rien de tel que de longues promenades dans un Paris encore bordé de campagne, Ménilmontant et Denfert sont alors verdoyants. Rousseau y herborise, y fait parfois des rencontres. « Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire ce que la nature a voulu. »

Mais tout le paradoxe de Rousseau se trouve aussi là : se félicitant d’avoir écarté la compagnie d’une société corruptrice pour retrouver la vérité de la nature, il ne cesse toutefois de regretter la présence de ses semblables. « Oh ! Si j’avais encore quelques moments de pures caresses qui vinssent du cœur ne fût-ce que d’un enfant encore en jacquette, si je pouvais voir encore dans quelques yeux la joie et le contentement d’être avec moi, de combien de maux et de peine ne me dédommageraient pas ces courts mais doux épanchements de mon cœur ? ». Débarrassé de cette « passion factice » encouragée par sa première vie mondaine, le philosophe est tout à « l’amour de lui-même », mais quel sens donner à cette sérénité lorsqu’on se retrouve seul ?

Réflexions sur la solitude

Nous sommes seuls et le resterons.

Nous sommes seuls face à notre conscience, comme nous sommes seuls à être ce que nous sommes. C’est la marque de notre unicité. Sans cette solitude, nous serions incapables de moralité, car c’est le dialogue entre moi et moi-même qui fait de ma personne un être moral. Sans cette solitude nous serions aussi incapables de penser vraiment. « La pensée », disait Platon, « est le dialogue de l’âme avec elle-même ».

Il faut que je sois seul pour que je puisse éprouver en moi la présence du multiple, entendre toutes ces voix discuter entre elles. Bien sûr, il faut aussi que je sois avec les autres pour me développer, argumenter et progresser.

Tout le paradoxe est là : l’homme est seul et c’est en même temps un être de relations, qui ne peut développer son humanité que par le lien aux autres. L’homme est bien, comme l’a affirmé Aristote, « un animal politique », un être qui, sans la relation à autrui, se trouverait comme déchu de son humanité. Mais cela ne l’empêche pas de demeurer ontologiquement seul face aux enjeux de son existence et à l’impératif de devenir soi.

C’est sans doute cette expérience  partagée de la solitude essentielle qui nous permet de prendre la mesure de notre appartenance à la communauté des hommes. Peut-être que je suis seul, mais je ne suis pas seul à être seul. Et c’est pourquoi nous sommes ensemble. Cette manière d’être ensemble, qui peut prendre une forme esthétique, amoureuse, religieuse, est peut-être la plus belle, la plus haute qui soit.

Nous mettons en commun nos solitudes, sans nous leurrer sur le fait que nous n’en sortirons pas. Cela fait du bien et nous protège de l’isolement ou de l’esseulement, qui ne sont pas des états de solitude.

Textes lus 

Les Rêveries du promeneur solitaire

Extrait de la première promenade (environ 6 minutes)

Extrait de la deuxième promenade (environ 3 minutes)

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Crédits : CC BY NC

Illustration : Philippe Gurel

Lecture : Stéphanie Marchais